La Minute Nécessaire est Terminée

22 janvier 2005

Le personnage du pianiste

Il est là au milieu dans la salle de cinéma, imperturbable devant la vie qu'il continue de trouver belle dans L'un reste l'autre part, courageux dans Le pianiste et dans La leçon de piano, toujours mystérieux dans ce qu'il atteint...Et oui, à cause du 7e art on rêve tous d'être pianistes; c'est un songe qui nous prend en s'asseyant devant le clavier et en y chassant les notes, en voyant quelqu'un faire, en tentant de s'inspirer, d'accéder: de comprendre. Pourquoi ces personnages jouent-ils sur un lit, sur une table, quelle est la force étrange qui les assouvit dans ces neutres mouvements de doigts et comment arrivent-ils à voir toutes les couleurs de la vie sur des touches en noir et blanc.

Pourquoi Hollywood nous fait ça? Pourquoi restent-ils toujours si loin de la beauté que les cris d'un piano ne demandent qu'à leur inspirer et pourquoi doit-on sans cesse assister à une virtuosité douteuse comme à un incontournable à l'admiration des sentiments? Qu'est-ce qui fait la force d'un morceau si ce n'est son présent? Aujourd'hui mon corps se crispe face aux touches et mon coeur bat trop fort parce que j'ai eu envie de jouer en y mettant toute ma force, alors qu'hier j'ai été subjugué par ces cinq notes pianissimo qui ont mis trois quarts d'heure à se distiller pour me faire accéder à ce que je voulais dire. Demain j'écouterais cette version du Soneto de Separacao de Vinicius de Moraes où le piano de Jobim se passe de tout (même des déplorables violons qui donnent à la bossa son air de supérette) et exprime en une suite d'accord l'essence du silence comme jamais je ne l'ai entendu.

Le piano reste. La vie continue et dans les films les pianistes en sont toujours amoureux.

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20 décembre 2004

Trouver son paysage

Ce qui est étrange c'est cette soif de classement.

Pour comprendre quelque chose, on le sait bien, on a besoin de le classer dans les idées que l'on a. Mais ce qui est extraordinaire c'est comment ce processus est directement extrapolé à tout et n'importe quoi: aujourd'hui, je me sens bien, je me classe moi-même dans une catégorie de bonheur et je me dois de suivre ce schéma, sans ça je ne me comprendrai pas. Et du coup je ferai tout pour croire que je me sens heureux, même quand la tristesse reviendra. Même chose pour le malheur: je ne m'autoriserai pas à me sentir heureux puisque je sais déjà que je ne le suis pas. Le bonheur passager ne sera alors qu'une crise, et là je monterai encore un autre organigramme, dessinant ensemble des supra-classements dans lesquels figureront les crises et l'état général, pour expliquer que ce passage n'est qu'un exception qui confirme ma règle générale qui est cette idée à laquelle je dois me tenir: "pourquoi je pleure si je suis heureux?, je ne comprends pas" ou bien "pourquoi je souris alors que je ne suis que tristesse?". Non, je ne peux pas annuler ce sentiment qui il y a peu gouvernait ma vie et qui se doit d'en être le pilier, sans ça je perds le sens de ma vie.

De même, considérons un classement encore plus général, non plus sur quelques jours mais sur des années: voilà le plus rassurant de tous, celui qui permet de dire qu'on a vécu des années heureuses ou tristes, et dont les quelques crises s'estompent dans les hectares d'impressions que l'on s'est collés devant les yeux.

Une certaine peur de l'incompréhension m'empêche de considérer le simple fait qu'il y a deux semaines j'étais heureux, puis ont suivi des jours d'une tristesse inexpliquée, puis reviennent des instants de bonheur. Sur ces vagues, que retenir? Comment retenir sans étouffer? Se dire que ça y est, c'est un état définitif et que l'antagoniste qui se présente n'a rien de sérieux. Ne pas considérer cet antagoniste et être détruit par l'ignorance du bonheur, ou l'ignorance du malheur.

Ou bien autrement: chercher à retenir la chose en s'y ancrant via d'autres explications, chercher les causes. Pourquoi pas, pour plus tard, un certain souvenir réparateur. Mais il y a là une frontière cachée difficilement définissable qui laisse place à un absurde presque malsain. Si le bonheur ne s'explique pas, pourquoi s'acharner à ce point sur la tristesse?

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28 octobre 2004

Dernièrement

Il se serait avéré que le monde est brouillé
Que se dresse devant lui un rideau de fumée
Qui ne serait autre que tout ce qui l'anime
Que les appartements continuent à raconter leurs histoires
Mais que plus rien ne saurait les en sortir
Ni même essayer

Il se serait avéré que l'on débaptisa la Minute Nécessaire
Pour l'appeler la Minute Improbable

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24 octobre 2004

Glamour et Intimité

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23 octobre 2004

Eusebio Sempere - Sin Título (1962)

Gouache sur papier, 45 x 29 cms
Exposé au Museo de Arte Abstracto Español (Cuenca)


J'ai retrouvé cette carte postale dans une chemise perdue au fond d'une armoire. On était allés à Cuenca, visiter la ville et ses "casas colgadas", maisons construites pratiquement sur le vide. (je n'ai pas de photos mais on peut en trouver quelques une sur le net comme ici, ici ou ). Le musée est une de ces maisons suspendues sur la falaise au-dessus de la rivière et son architecture est incroyable par l'air et la lumière qui y circulent, laissant entrer cette liberté qu'on voit par la fenêtre.
En passant devant les créations de E. Sempere j'avais adoré ces tableaux. En sortant mes parents achètent en cachette un carte postale...Quelqes mois plus tard je reçois cette image et derrière "Felices quince añitos (...)".

Malheureusement l'image est assez médiocre au scanner.

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08 octobre 2004

Le plein

La camionnette s'est arrêtée au milieu de la nuit sur une petite station lumineuse au bord d'une route non éclairée qu'englobent des champs aux allures infinies dans la pénombre. Six pompes et un baromètre pour la pression des roues peuplent ce havre, sous une toiture métallique et aux côtés de la petite boutique douteuse où veille le gérant de nuit.
Le conducteur descend. Il a discuté pendant toute une partie de la nuit avec celui qui était assis à la place du copilote, à voix basse, la radio éteinte laissant entendre le chant monotone de la route qui défile sous les phares. Derrière ils étaient tous assoupis, bercés et collés les uns aux autres. Un garçon ne dormait pas. Il regardait la fille à côté de lui, et des ombres de collines fuyantes au dehors.
Pendant la halte ils descendent tous sur l'asphalte. Sans savoir sur quoi ils sentent qu'ils sont d'accord. Une fille marche lentement vers le champ qui l'aspire. Elle respire. Un garçon la suit. Ils marchent sur la terre, un instant séparés, puis il la prend dans ses bras là, au beau milieu de nulle part. Un autre couple d'amis danse en silence sur le gravier de la station solitaire. Délicieuse fraîcheur.

Le ciel s'est appliqué sur la face de la route.

La route défile à nouveau. Derrière le garçon a toujours la fille dans ses bras. Ils voyagent. Ils s'embrassent.

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29 septembre 2004

Invitation de la nuit

Et si je pouvais l'écouter et sortir de cet appartement pour l'observer, cette nuit qui me hurle être moi, derrière la fenêtre?

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23 septembre 2004

Automne

Les premiers embruns sur mon visage
Le vent
Les écharpes comme les socles d'une exposition de bustes qui envahirait toute la rue
Les écharpes comme réconfort, la tête dedans, ou dans les cols roulés
Les phares ont beau faire, l'air est gris désormais
Le gris, c'est beau.

Les premiers reflets sur les trottoirs mouillés
Les silhouettes indécises
Les réverbères.

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18 septembre 2004

La pastille effervescente

C'est le calme de la nuit, des premières heures officielles du jour dont elle s'empare. Bruit feutré des chaussettes glissant vers la cuisine et sensation velours, dans le pyjama. L'eau du robinet est calme ce soir, elle tombe doucement dans le verre. A la fenêtre des vies endormies dans un mastodonte où cependant quelques yeux s'éclairent: une lampe de chevet ou une télévision allumée, encore, à cette heure tardive. Maigres leures témoins. Dans le verre d'eau la pastille effervescente fait tranquillement son boulot de dissolution. Je l'absorbe. Nouveaux pas feutrés et retour aux draps chauds, dans mon enfermement. Pourtant maintenant je sais à nouveau que la rue est là et qu'après l'avoir traversée un homme regarde la tv, une fille lit dans son lit et des couples amis continuent à discuter dans le salon.
Bonne nuit Logan...

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11 septembre 2004

C'est là

Ne pas penser et comprendre. Se laisser délicieusement porter par un mouvement qui ne nous contraint pas à l'action mais laisse le loisir de vivre et de ressentir, ressentir l'inimaginable pour l'action, subir l'action de la compréhension irrationnelle, vivre autre part l'espace d'un instant incalculable, indéfinissable et indissociable. Un bloc d'une autre vie. Comprendre sans penser, ne pas penser pour vivre des bribes d'un ailleurs, une sorte d'état second mais primaire en nous, qu'il fait bon de retrouver derrière les camouflages. Disons que ça c'en est une partie. Une autre partie est ce à quoi nous n'avions pas encore songé, ce que nous n'avions pas encore imaginé.

L'ensemble est inconnu à la raison, et dès qu'on en introduit une larme elle dissout le tout, qui fuit comme un banc de poissons, qui s'évanouit comme on se réveille à cause de la pluie et du tonnerre, et on ne peut plus retrouver le sommeil. On sait. Savoir-tout-court est un verbe à part entière

Il est la plupart du temps applicable lorsque l'on se réfère au ressenti et au vécu à l'heure de faire de la musique. Il en est probablement de même pour les arts plastiques. Lorsque l'on compose, on ne dirige pas ce que l'on fait, on n'essaye pas de comprendre cet embryon qui se profile. C'est un hybride étrange, et ce serait un crime de le modeler. La musique coule, elle déverse son flux et nous liquéfie ou nous sublime, à condition de se laisser faire. Alors les yeux ne regardent plus les doigts, le clavier. La tête tombe en arrière et c'est la chute. Les doigts se caressent, se palpent. Les poumons palpent la musique qui fuse, on se trompe de moins en moins, on y arrive, on croit que ça y est et les quelques petites erreurs sont bien loin sous nos pieds maintenant, ce sera quelque chose à régler, mais juste une formalité. On sait-tout-court, c'est tout.

Il y a les improvisations aussi. Elles arrivent sans l'annoncer, à des moments inattendus. On est physiquement à l'instrument mais on regarde ailleurs, la rue par la fenêtre, les gens qui passent, et on pianote, comme un chat perdu sur un clavier. Et puis ça monte, c'est l'élan abdominal qui arrive, bouscule les doigts verticalement. Les rythme est saccadé puis devient net, et on y est, entraînés. La structure est simple, on s'y installe confortablement et on fait varier les mélodies et les plaisirs. Mais c'est éphémère. Toute la satisfaction que l'on a en achevant doit aussi porter la conscience que ce moment est un but, atteint, et qu'essayer de retrouver cet instant, de reprendre cet élan, ce serait l'assassiner, aussi bien dans le présent que dans sa mémoire.

En ce qui concerne l'écrit, j'ai du mal à m'imaginer comment il pourrait transmettre ce savoir-tout-court. Les mots sont peut-être trop palpables dans ce domaine là. Mais je sais que c'est possible. Jusqu'à présent, le seul livre où je l'ai vu, c'est Moderato Cantabile de Marguerite Duras. C'est le seul livre que j'ai lu qui se ressente comme on joue un morceau. J'y sais-tout-court, dans mon coin, d'accord, mais c'est déjà suffisant. En ce sens il porte bien son titre.

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